Gérald souhaitait que je poursuive ma biographie par une page consacrée à ceux qui me sont (ou m’ont été) si proches, mon père, ma mère et ma sœur et je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai mis tant de temps à y consentir et eu tant de difficultés à en parler, en tout cas beaucoup plus que lorsqu’il s’agit des artistes ou musiciens connus que j’ai fréquentés.

Peut-être parce qu’en dehors du quotidien, nous parlions peu de notre histoire familiale, qui était d’une famille ashkénaze non pratiquante. Nous avons eu la chance incroyable de ne pas avoir eu de déportés dans nos proches, et c’est un sujet que nous n’abordions pas. Je sais juste que ma mère et ma grand-mère avaient échappé d’extrême justesse à une arrestation. Ce n’était pas un tabou, juste un non-sujet. Peut-être par respect pour ceux qui n’en sont pas revenus… ou qui sont revenus définitivement meurtris : ne pas en faire étalage.


Mon père Sam.

Sam Rykiel 1963 (photo Rykiel, DR)

Sam Rykiel 1963 (photo Rykiel, DR)

Comme je le dis souvent, j’ai ressenti la très grande attention de mon père à mon égard à la fois comme une bénédiction et une malédiction. Un peu comme si j’avais affaire à Jeckyll et Hide à la fois. La préférence qu’il m’accordait n’était pas une affaire de sexisme ou de misogynie mais plutôt d’identification et de projection : au lendemain de la guerre et des difficultés qu’avait malgré tout connue notre famille, il aurait certainement aimé que je puisse faire tout ce qu’il n’avait pas pu faire. Même, d’ailleurs, si au final il a toujours été plus intelligent et plus cultivé que moi, car c’était un autodidacte d’une curiosité insatiable.

Il pouvait être d’une exigence terrible, surtout en ce qui concernait les résultats scolaires, les études, dans lesquelles je n’excellait malheureusement pas, aussi à cause des choix particuliers qu’il avait faits en matière d’établissements d’enseignement. Dans le même temps, sont ainsi intervenus autant d’échecs que de succès très appréciables dont j’ai déjà parlé dans la page « Enfance » : visites de musées, concerts, apprentissage de la dactylographie etc.

Sam Rykiel 1970 (photo Rykiel, DR)

Sam Rykiel 1970 (photo Rykiel, DR)

Vers mes 6-7 ans, il a tenté de me faire faire du sport. La natation en piscine m’ennuyait à mourir, mais les sensations du ski et du cheval me plurent, et j’ai continué à pratiquer ces deux activités. Il a voulu aussi que je joue aux échecs… et cela n’a pas été un succès ! Il a encore voulu que je m’intéresse davantage à la lecture et, sans doute à cause du retard que j’avais accumulé en Braille, je n’ai pas pu m’y investir, ce que je regrette beaucoup maintenant. Par bonheur, le fait de côtoyer des gens qui ont beaucoup de vocabulaire fait que j’en ai finalement beaucoup plus que certains qui ne lisent pratiquement pas. De toutes façons lire en braille (et surtout comprendre et apprécier) nécessite beaucoup d’efforts, qui font en partie double emploi pour quelqu’un qui a su faire fonctionner un magnétophone à cassettes avant de savoir lire !

Le livre parlé est évidemment bien plus facile d’accès mais il est de développement récent et je lis d’ailleurs beaucoup plus depuis qu’il s’est démocratisé. La synthèse vocale est aussi une solution, mais on se retrouve avec une voix sans aucune prosodie…


Ma mère Sonia.

Jean-Philippe et Sonia (Photo Rykiel)

Jean-Philippe et Sonia Rykiel (Photo Rykiel, DR)

Tout est contenu dans le fait que, pour moi, ma mère a été pendant toute mon enfance la tendresse personnifiée. Elle n’a que très rarement élevé la voix contre moi, et ne m’a réprimandé qu’exceptionnellement, dans des contextes pleinement justifiés par « mon petit caractère » !

Elle nous faisait les meilleures tartes du monde et je lui avais décerné le titre de « reine des tartes » sans imaginer, gamin, que cela pouvait avoir un double sens. Cela avait bien fait rire tout le monde. J’ai une image d’elle très différente de sa vie publique, je m’en souviens dans la cuisine, où elle passait beaucoup de temps avant que son affaire Sonia Rykiel ne l’accapare totalement et je la « regardais » beaucoup, c’est-à-dire que je l’écoutais et que je sentais ce qu’elle créait. Je me souviens, entre autres, d’une tarte aux raisins absolument légendaire…

On avait une maison de campagne, à Combes-la-Ville où elle est née, (et ça fait bizarre de parler de campagne à propos de cette banlieue, mais autrefois c’était effectivement la campagne, pour les parisiens !), maison dans laquelle nous avons passé aussi bien de très nombreux week-ends que des vacances grandes ou petites. Mais tout cela évoque pour moi moins des anecdotes précises qu’un climat global de bonheur familial.

Il y avait sûrement beaucoup de choses dont je ne me rendais pas compte parce que professionnellement, ma mère est connue pour avoir un caractère assez dur (tout comme ma sœur), ne transigeant pas avec la qualité, et ça s’applique à tous les domaines : très globalement c’est avec la vie toute entière qu’elles ne transigent ni l’une ni l’autre. Quand quelque chose ne va pas comme elle veulent, c’est tout de suite un drame, mais je ne l’ai vraiment jamais ressenti ainsi : en ce qui concerne ma mère, c’est un aspect de sa personnalité que je n’ai découvert que longtemps après et de manière indirecte, par des détails. Elle rit aussi rarement.

Ce jeudi 25 août 2016 à 5 h du matin, notre chère mama Sonia a quitté son corps meurtri par la maladie après un douloureux combat qui aura duré plusieurs années. Au moment où j’écris ces lignes, je ne suis pas triste. C’est le soulagement qui domine, soulagement de la savoir enfin délivrée de ses souffrances. Chère Maman, grâce à qui ma sœur Nathalie et moi sommes qui nous sommes, le vide que tu laisses dans nos cœurs ne se refermera jamais mais nous te souhaitons bon voyage dans l’invisible. Envole-toi en paix, Maman, et que notre amour éternel t’accompagne toujours. Maman, je t’aime. Ton Jean-Philippe.


Ma sœur Nathalie.

Sonia et Nathalie Rykiel (photo Taro Terasawa, DR)

Sonia et Nathalie Rykiel (photo Taro Terasawa, DR)

Je dois avouer que ma sœur a été très généralement mon souffre-douleur pendant mon enfance, ce qui est paradoxal : en principe ce sont les petits qui sont les souffre-douleur des grands, mais j’ai profité allègrement de la situation et me suis révélé être un petit frère épouvantable. Notre père me favorisait parce que j’étais un garçon, et on me passait tout ce que je voulais parce que j’étais aveugle. J’admets que ma sœur en a pas mal souffert (et je n’en suis pas fier). Le fait qu’elle ait probablement ressenti cela (pas sans raisons) comme une sorte de « vol » de l’affection de notre père a sans doute joué sur nos rapports ultérieurs.

Malgré cela, on était très proches, bien sûr ! Au début on a partagé la même chambre, avant que chacun puisse avoir la sienne, il y avait des bagarres comme dans toutes les relations entre frères et sœurs… et puis il y a eu mai 68, et ma sœur qui allait aux manifs, avec mon père, ce qui avait déclenché chez moi une sorte d’admiration pour son engagement et tout ce qu’elle avait le courage de faire et qu’elle nous décrivait après, monter sur les barricades, etc.

Un peu plus tard elle a commencé à s’intéresser au cinéma et à réaliser un petit film de fiction, en super-8, et comme il s’agissait de film muet j’en créais la musique, ce qui est une façon de parler parce j’effectuais juste des montages entre des morceaux qu’on recopiait à partir de disques vinyles ! Pour moi, à l’époque, c’était « faire de la musique » !

Elle a ensuite enchaîné sur ses amours : ses amours affectives mais ses amours politiques aussi… J’étais encore petit et je voyais tout ça d’assez loin.

Jean-Philippe et Nathalie (Photo Rykiel)

Jean-Philippe et Nathalie Rykiel (Photo Rykiel, DR)

Plus tard, quand je suis devenu adolescent elle était déjà presque adulte (il y a cinq ans et demi de différence d’âge entre nous)… Quand on a déménagé dans le quartier latin, elle avait une vie déjà très autonome et cela a correspondu à l’époque où j’étais en pension, on se voyait donc moins, par la force des choses.

C’est après la mort de notre père que nous nous sommes rapprochés, et encore plus tout récemment, autour de notre mère. Actuellement les questions de jalousie ou de concurrence entre nous ont complètement disparu et il ne reste que de l’affection et de l’attention réciproque.

Je n’ai vécu que de loin son parcours pourtant exemplaire au sein de la société Sonia Rykiel : en fait j’aurais préféré qu’elle continue à faire du cinéma ! J’était très excité à l’idée d’avoir une sœur cinéaste ! Il y a certainement des raisons aux choix qu’elle a faits, mais je persiste à penser qu’elle écrit merveilleusement bien. On s’écrivait, d’ailleurs, et elle m’a rappelé récemment mes lettres et m’en a relu certaines : elle m’avait branché sur l’écriture automatique et ça donnait des résultats étonnants. En y repensant, nous avons quand même eu beaucoup de moments de complicité.