Lama Gyurmé

Avec_Lama Gyurme 1997 (Photo Sheila Rock-DR)

Photo Sheila Rock

Lama Gyurmé a une très belle phrase à mon égard, et j’aime la citer car, bien qu’il s’excuse souvent de ne pas bien parler français, il a pourtant réussi à utiliser notre langue pour former une des plus belles images qui puisse décrire notre relation musicale. À l’occasion d’une conférence de presse qui réunissait tous les grands médias espagnols à Madrid, il avait déclaré (en réponse à une journaliste qui lui demandait ce qu’il faisait avec ce saltimbanque et ses synthétiseurs) : « C’est très simple, je suis le médicament, je suis le cachet d’aspirine, et Jean-Philippe c’est l’eau ! ». Il considère ses chants comme un médicament pour l’âme, et j’ai pour mission de les faire passer par les oreilles après les avoir dilués, rendus plus agréables à assimiler…


Nous nous sommes connus dans les années 90, par l’intermédiaire de Doris Rutzel, une amie qui gravitait autour de la famille Gong et qui était fan de ma musique. Elle était aussi très versée dans le bouddhisme, incluant le bouddhisme Zen, et elle m’avait appelé pour me dire qu’elle souhaitait absolument me présenter un monsieur qui avait une voix fantastique, un moine-chanteur tibétain.

Elle l’a amené à la maison, et elle a préparé le thé, comme à son habitude. En l’attendant nous avons commencé à faire connaissance, puis, alors qu’elle amenait les tasses, elle a demandé à Lama Gyurmé de me chanter quelque chose pour que je puisse me rendre compte. Il s’est exécuté et tout de suite après ce premier chant, qui commençait à me plaire, je lui ai demandé la permission de brancher mes claviers et de l’accompagner, en pensant qu’il n’accepterait sans doute pas et qu’il pouvait s’agir d’une sorte de sacrilège…

Mais je me trompais. Je lui ai donc tendu un micro, sur lequel j’ai inséré une belle réverb pour faire « comme dans un temple », je me suis mis aux claviers, et la magie a opéré. Heureusement il y avait un magnétophone qui tournait pour en conserver trace : il interprétait ses chants ancestraux, j’improvisais des accords par dessus, et Doris et moi sommes restés subjugués par le résultat auquel nous ne nous attendions ni l’un ni l’autre.

J’ai fait passer cette bande à Jean-Michel Reusser, me souvenant de son intérêt pour le bouddhisme, et il a été absolument catégorique : « Si tu laisses cette bande dans ton tiroir, tu prives le monde d’un véritable joyau ! Il faut absolument qu’on en fasse quelque chose ! ». On a donc réalisé un album, qui est sorti en 1994, enregistré chez moi avec l’aide de Jean-Michel, d’une manière très simple mais qui constitue une sorte de protocole qu’on utilise à chaque fois que j’enregistre avec Lama Gyurmé : je commence par lui donner une tonalité sous forme de quelques accords pour que sa voix reste stable. On n’utilise pas de métronome. Les mantras sont scandés mais les prières sont beaucoup plus « rubato » et l’ensemble se plierait mal à l’esthétique rythmique actuelle. Sur cette base on a enregistré ses chants, puis j’ai brodé dessus aux claviers. On avait des échanges avec Jean-Michel au fil des évolutions, en échangeant des cassettes à l’occasion de ses passages fréquents à la maison. Le mixage a été réalisé par Jean-Michel et Charles Van der Elst en mon absence (j’étais alors au Sénégal avec Youssou n’Dour). À un moment tardif, je suis quand même intervenu pour corriger une grosse bourde : dans un des chants ils avaient poussé le volume d’un de mes sons de bourdon qui était passé très « en avant », rendant l’ensemble inécoutable.

Ce premier album « Souhaits Pour l’Éveil / Songs Of Awakening » a été produit par Taktic Music, puis licencié chez Columbia/Sony via le label Last Call de Patrick Mahé. À la demande de Sony Espagne (où il avait déjà un grand succès puisque devenu disque d’or), cet album a ensuite été transféré chez Sony Classical et s’est vendu à plus de deux cent cinquante mille exemplaires à travers le monde ! C’est devenu un « classique » qui continue encore à très bien se vendre. Plus récemment, à l’occasion des dix ans de sa sortie, Last Call Records a eu la gentillesse de nous dédier un hommage appuyé sur son site, et ils ont proposé, avec Taktic Music une réédition remasterisée en double album, comprenant des enregistrements en public réalisés à l’occasion des tournées 1995-1997 et 2000-2001, auxquels avait aussi participé Loy Ehrlich.


À l’occasion d’une discussion avec Peter Gabriel, Jean-Michel a ensuite initié le processus qui allait aboutir en l’an 2000 au deuxième album de Lama Gyurmé ! On peut lire ici, sur le site de Real World Records, son récit (en anglais) sur la manière dont s’est passé cet échange.

Ce nouvel album « Rain Of Blessings / Vajra Chants » a été enregistré en trois étapes successives sur plusieurs mois entre 1998 et 1999, d’abord chez moi puis en Espagne, pour changer d’air, dans une maison qui appartenait à Jean-Michel, où nous avions emporté des claviers et du matériel d’enregistrement… C’est là que l’essentiel du travail de composition autour des chants a été fait. De retour à Paris, en prenant un peu de recul, j’ai eu d’autres idées et je les ai incluses. J’ai aussi fait intervenir des invités talentueux : Yacouba Sissoko à la Cora, ami à qui je dédierai une page spécifique prochainement, et le merveilleux violoniste manouche Florin Niculescu. L’album a été mixé par Thierry Guillemin, qui a réalisé à cette occasion un très beau travail. L’album est sorti chez Real World, avec la totale approbation de Peter Gabriel, qui a même considéré, à l’occasion d’une récente réédition (2014), que c’était un des 25 meilleurs albums de Real World. Dans une interview, il a été jusqu’à citer le morceau « Offering Chants » (qui termine le disque et que j’ai accompagné au piano) pour dire que c’était son « all time favorite » …son préféré entre tous.


Nous avons réalisé depuis un troisième album « Chants Pour La Paix », disponible actuellement par correspondance à cette adresse, et qui sortira en mars 2015 dans les réseaux de distribution habituels ainsi qu’en digital. Nous l’avons enregistré dans le temple que dirige Lama Gyurmé en Normandie : Vajradhara, à l’intérieur même du temple, en acoustique naturelle, capturé par les bons soins de Thierry Guillemin qui prenait le son sur son ordinateur portable.

On peut nous voir interviewés ci-dessus pendant cet enregistrement, dans les lieux même où cela a eu lieu. Revenus à Paris, un peu comme dans l’album précédent, j’ai affiné, étoffé. Sur cet album j’ai invité, un joueur de Tama, tambour sénégalais (ou tamani au Mali), le malien Mamadou Kouyaté.

Lama Gyurmé est une personne joviale et chaleureuse, il a un sens de l’humour extraordinaire, n’hésite pas à pratiquer le calembour, et m’a fait comprendre par son seul comportement que le rire (encore le rire !), et la désacralisation font partie intégrante de la vie des moines tibétains, ce qui les distingue d’un grand nombre de bouddhistes plutôt compassés. Je ne pratique pas le bouddhisme, mais il m’arrive parfois de me dire que j’aurais envie de lui ressembler.

À plusieurs reprises, des gens sont venus nous dire que notre musique les avait sauvés du suicide !


Sur scène au Cabaret Sauvage.

Je vous propose ci-dessous un extrait du spectacle que j’avais organisé en 2008 et qui constitue à la fois un exemple vivant de ce que nous réalisons ensemble et une occasion de nous voir côte à côte en vidéo, la plupart des documents en ligne sur YouTube ou ailleurs étant essentiellement audio.