Synthénégal

Cette page fait directement suite à la page producteurs frileux qui décrit la réticence générale à accepter l’émergence de styles originaux en musique africaine, qui seraient basés sur l’assimilation et l’appropriation des instruments numériques modernes par les africains eux-mêmes, avec parfois la collaboration d’extra-continentaux, en fait souvent, comme moi, d’abord africains de cœur avant d’être synthésistes.
Elle fait aussi suite à la page dédiée au DX7 Yamaha dans la section « matos » illustrant une utilisation originale et paradoxale de cet instrument, personnalisée à l’extrême par les sénégalais à un point tel que je ne vois pas bien qui (en tout cas pas moi !) pourrait décemment les imiter !

Habib Faye (dp)

Habib Faye (dp)

Elle repose enfin sur une interview téléphonique de mon ami Habib Faye, ancien bassiste, producteur et directeur musical de Youssou N’Dour au sein de son orchestre Super-Étoile avec lequel j’ai collaboré à plusieurs reprises (voir la page dédiée à Youssou à ce sujet). Gérald a défendu l’intérêt d’un relevé écrit de cet interview et je pense qu’il peut en effet attirer l’attention des voyants sur ce document sonore très intéressant (et sur les nombreux autres présents sur ce site), mais notez bien que la chaleur et l’enthousiasme de Habib rendent l’audio irremplaçable ! On trouvera plus bas des exemples concrets de cette manière très spécifique de jouer du son de marimba du DX7.

Concernant Habib, pour en savoir plus sur sa carrière exceptionnelle auprès des plus grands (Peter Gabriel, Sting, Tracy Chapman, Bruce Springsteen, Mark Knopfler… mais aussi dans d’autres domaines avec Manu Katché, Joe Zawinul, Paco Sery, Gilberto Gil, Chet Atkins, Branford Marsalis, David Sanborn…), j’invite à consulter la page Wikipédia qui lui est dédiée (malheureusement en anglais uniquement), ou l’article qui lui a été consacré sur le site de RFI. Habib est vraiment un musicien incroyable, jouissant d’une culture musicale multi-dimensionnelle, et pouvant rivaliser, à la basse, avec les meilleurs ! Bonne écoute et bonne lecture !

Habib vient de nous quitter et de nous laisser en plan. Il n’est pas possible de dire à quel point j’en suis effondré. J’espère seulement que la persistance de cette page et de sa visibilité sur la toile permettra de maintenir un peu de sa mémoire.

Naissance d’un style musical.

Habib Faye décrit, dans le document audio ci-dessous, la manière dont est né un style musical original, à partir d’influences impliquant son frère et lui, voire moi-même selon ses dires, associés à un instrument et même à un son spécifique de cet instrument. Ce style est toujours actif au Sénégal.

RELEVÉ DE L’INTERVIEW :

Jean-Philippe – Allo, Habib, c’est Ryks ! [Habib m’appelle Ryks, en référence au pseudo que m’avait attribué Prosper Niang et qui m’est resté auprès des musiciens du Sénégal. Je m’en suis inspiré depuis pour mes pseudos sur Soundcloud et Twitter !]

Habib – Allo ! Ryks ! [rires et interjections, bruit de commutation]… Là tu m’entends ?

Jean-Philippe – Oui, c’est bon ! Donc ma question est la suivante : la musique sénégalaise a été particulièrement influencée par le DX7, et je voudrais que tu me racontes l’histoire du [son de]marimba parce que je n’en connais pas les origines et je ne sais pas comment cette histoire est née ! En fait, il me semble me souvenir que c’est Loy [Ehrlich] qui a apporté « le » son qui a créé toute l’histoire du marimba, n’est-ce pas ?

Habib – Oui, cela s’est passé lors du concert des Touré Kunda en 84. Loydevait jouer sur un morceau qui s’appelait Salya et son intervention a créé un véritable événement. Juste après, les gens étaient incroyablement curieux du son (qui était auparavant un son de balafon à cet endroit, et on ne faisait d’ailleurs pas bien la différence entre balafon et xylophone, …le son de marimba se mettant naturellement en valeur car plus métallique…). Cette intervention originale de Loy est arrivée à un moment où je me laissais moi-même influencer par tout ce qui venait d’ailleurs, des Touré, du Xalam, et c’est donc tout naturellement que j’ai copié ce son et que je l’ai adapté au style du Mbalax, aidé aussi par Loy avec qui j’ai joué un temps après cela.

Au-delà du son, la manière de jouer la rythmique sur le clavier est plus ancienne, et vient de mon frère Adama, que tu connais bien, qui avait commencé à jouer ce style ou rythme particulier [le Mbalax] sur d’autres sons synthétiques : sons d’orgue ou même de nappes (sur des Jupiter ou autres claviers). Lorsque Loy est passé en 84 avec ce son qui était génial, je me le suis approprié en achetant un DX7.

C’est alors que se place dans cette l’histoire le premier album sur lequel tu as participé et qui était…

Jean-Philippe – « Nelson Mandela »…

Habib – Oui, on était en studio et tu nous avais rejoint sur place. Tu avais amené des sons de DX7 programmés pour la musique africaine, des sons de Kora et autres, que tu nous les a donnés, en les laissant sur le DX7 du studio. On jouait alors souvent un morceau qui s’appelait Sabar où on s’arrêtait au milieu pour un solo de « percus ». Comme je tenais la basse et que j’étais devant le DX7 dont personne ne se servait, je me suis dit : pourquoi ne pas les accompagner ? Le son était actif sur l’appareil. C’était de la musique de Casamance et cette intervention se plaçait donc bien dans l’esprit. C’est parti comme ça ! Le son s’appelait et s’appelle encore Wendélou, et c’est cet épisode qui marque vraiment l’introduction du marimba dans la musique sénégalaise.

Note bien que ce n’était pas le son d’un morceau : car le marimba allait devenir le son de tout un répertoire, mais, par contre, dans un morceau il n’était pas présent sur sa totalité, seulement dans le « breakdown » : le style était constitué de ces interventions, que tu as toi-même faites dans [le morceau] Nelson Mandela [ainsi que dans Birima ci-dessus].

Jean-Philippe
 – Oui, je me rappelle bien !

Habib – C’était un style, en 6/8 mais rapide, un truc du sud quoi ! C’était tellement « grandiose » que les gens, chaque fois qu’on jouait, ne venaient pratiquement que pour cette partie-là, pour « voir » le son tellement ça les impressionnait !

Jean-Philippe – Ben oui, j’imagine la situation ! C’était un nouvel instrument !

Habib – Nouvel instrument, nouveau son, « il y a du balafon là-dedans ! » disaient-ils ! Ensuite intervient l’influence de mon frère Mustaf’ [Moustapha Faye], quand mon autre frère [Lamine Faye] a monté avec lui le Lemzo Diamono [voir la page wikipédia consacrée à ce groupe !]. Ils ont compris l’importance novatrice de ce son, il se l’est approprié et en a fait un instrument. Tous les morceaux étaient joués avec ! Tu te rends compte ? Et c’est moi qui lui ai appris à faire ces phrases qui suivent les percus, tu te rappelles ?

Jean-Philippe – Oui ! Je m’en souviens très bien ! On avait fait ça sur le disque « Lii » [de Youssou N’Dour].

Habib – « ta – ta – ta – ti-ta – ti-ta – toum-ta – Tam – Tam ! » ! Maintenant dans toute la musique sénégalaise ils jouent comme ça ! Donc Mustaf’ a pris la relève [de cette dynamique] avec ce groupe Lemzo Diamono, qui a rapidement eu beaucoup de succès, et dans lequel il jouait du marimba du début à la fin dans tous les morceaux. Maintenant il y a des joueurs de ce son de marimba qui ne disent pas « je suis clavier », mais disent « je suis marimbiste » !

Jean-Philippe – [rires]Toujours sur le DX ou est-ce qu’il y a d’autres synthés qui permettent de le faire ?

Habib – Le DX, rien que le DX ! Je ne sais pas où les sénégalais trouvent tous ces DX mais il y a des DX ici partout ! On doit être le seul pays actuellement où on utilise encore le DX7 !

Jean-Philippe – Moi j’ai toujours le mien !

Habib – Tu es sûrement une des rares personnes à l’utiliser encore en France, tandis qu’ici au Sénégal, tous les groupes ont le DX7, tous les groupes ! Et utilisés exclusivement avec tes sons à toi ! Les gens se font des copies, il y a des versions plus lourdes ou plus légères, mais ce ne sont que tes sons !

Jean-Philippe – C’est très intéressant parce que c’est un instrument qui a donné un genre musical… entier, en fait ! Un genre créé uniquement pour cet instrument, c’est complètement fou !

Habib – Et toi Ryks, tu as une bonne part de responsabilité là dedans, car si aujourd’hui on parle encore de la musique sénégalaise, c’est bien grâce à toi, à tes sons et au travail de création qu’on a fait ensemble. On a contribué à une vraie amélioration et tu n’y es pas pour rien.

Jean-Philippe – Écoute… merci beaucoup !

Habib – Ce qui est préoccupant, par contre, c’est que quand je jouais ce style, avec Mbaye Dieye [Mbaye Dieye Faye] à deux avec quatre percus, on mettait bien en évidence cette polyrythmie qui est dans le Sabar ! Rien que nous et la voix de Youssou. Aujourd’hui ce n’est plus comme ça : ils ajoutent basse, batterie, et ça pollue tout, c’est dommage. Le DX joue en continu, du début à la fin de la soirée… avec des musiciens qui ne jouent que de ce son de marimba : les marimbistes !

En fait, depuis qu’on a arrêté de faire ça toi et moi dans les productions du pays, je pense qu’il n’y a plus de musique sénégalaise… digne du nom ! Qui soit assez créatrice, tu vois…

Jean-Philippe – Oui, disons qu’Il y a quand même encore des choses plus acoustiques… mais bon !

Habib – Ce qu’on a fait dans les albums comme Lii ou Eyes Open, toi et moi, ça avait beaucoup aidé la musique à évoluer…

Jean-Philippe – Ce qui me fait rigoler c’est qu’avec [le morceau]Birima dans Lii [vidéo ci-dessus], il y a des gens qui ne savent même pas que c’est moi qui prends le solo ! Il y en a qui pensent que c’est Jimmy [Jimmy Mbaye] qui le joue !

Habib – Dans cette vidéo, Mbaye Dieye tient une sorte de mandoline, et joue sur ton solo. Beaucoup pensent effectivement que c’est lui qu’on entend ! Et ils commentent : « tiens, il joue du Xalam maintenant ? » Tout cela constituait des innovations de la musique et il n’y en a plus. C’est dommage !


Ci-dessous la vidéo promotionnelle du morceau de Youssou N’Dour (Birima) dans lequel le solo du milieu, mimé à la mandoline ou au n’goni par des musiciens de Youssou, est en fait joué par moi au synthé, en studio. C’est Mbaye Dieye Faye qui tient la mandoline et Jimmy Mbaye qui tient le n’goni ! Cette intervention est dans le même esprit que celle à laquelle Habib fait référence ci-dessus.


Pour finir, voici trois exemples, sur YouTube, de cette manière de jouer du synthé spécifique au Sénégal et très largement diffusée dans le pays, ce style dont parle Habib, le MBALAX, qui devient même MARIMBALAX quand on le joue avec le fameux son de marimba ! Un incroyable détournement d’un clavier synthétique utilisé comme pur instrument de percussion !