La musique et moi

Dès mon plus jeune âge la musique s’est imposée à moi comme devant constituer une part essentielle de ma vie, sous presque toutes ses formes. C’est l’écoute des disques de Thelonious Monk qui m’a très tôt guidé vers le piano, instrument que j’ai appris essentiellement en autodidacte.


Monk.

Thelonious Monk 1947 (DP)

Thelonious Monk 1947 (DP)

Je me souviens avoir déclaré à mes parents, tout petit, « Quand je serai grand, un jour, je jouerai de la trompette comme Thelonious Monk » ! En fait, je ne savais pas « qui jouait de quoi » dans ce que j’entendais, mais je savais que cette musique me parlait. J’avais même inventé des personnages qui correspondaient aux instruments de musique, sans bien savoir distinguer, alors, s’il s’agissait d’un quartet ou d’un quintet ni quels en étaient les composantes. Je sais aujourd’hui que ce que j’appelais le papa était le sax ténor, la maman : la trompette… et je crois bien que j’étais le piano, auquel je m’identifiais à travers sa maladresse (ou pseudo-maladresse), dans laquelle j’ai toujours ressenti comme une manière de parler aux enfants.

Ce que fait Monk est d’une inventivité harmonique absolument fabuleuse et il crée des univers très personnels avec ses accords, mais l’absence d’effets de virtuosité permet à l’enfant de ne pas se sentir exclu ou devant une montagne infranchissable comme cela peut être le cas à l’écoute d’un Oscar Peterson, Martial Solal ou Art Tatum.

Couverture de l'album Monk Orchestra At Town HallPour l’enfant que j’étais, cette musique était accessible, et ne semblait même pas compliquée, car je ne me rendais pas compte de la richesse de ses accords. Du point de vue d’un enfant cette accessibilité est même confirmée par le fait qu’il a l’air de faire plein de fausses notes ! Il s’agit naturellement de frottements tout à fait voulus, mais on ne commence à faire la différence qu’à partir d’un certain niveau de maturité musicale. Pour finir sur cette histoire d’association de timbres et de personnages, pour moi la basse et la batterie n’étaient pas associés à des personnes mais à des lieux ! Quand le batteur jouait aux balais, par exemple, j’y voyais du sable, ou de l’herbe.

Quand il jouait aux baguettes dans une rythmique sur la cymbale, cela pouvait évoquer une route, tandis qu’un roulement de caisse claire ou de toms figuraient un terrain accidenté… le tout se rassemblant dans mon imaginaire en quelque chose de très onirique et de très fort. Il ne me semble pas que la basse ait eu une personnalité propre et indépendante : peut-être était-elle associée à la batterie, peut-être faisait-elle le lien entre tous les instruments… En tout cas je n’imaginais pas cette musique sans contrebasse et d’ailleurs ses disques en solo m’ennuyaient ! J’aimais principalement les quartets avec Johnny Griffin ou Charlie Rouse, ou les ensemble plus important. Je me souviens ainsi du très bel album enregistré en public en 1959, « The Thelonious Monk Orchestra at Town Hall », qui a été réédité en CD avec trois plages supplémentaires.


Le piano.

Je n’avais pas accès au piano pendant ma période d’internat, mais il y avait un piano à la maison, qui était en principe destiné à ma grande sœur. Au début, elle ne s’en servait simplement pas puis, quand elle a commencé à prendre des cours (sans entrain excessif), elles s’est trouvée en butte à un barrage définitif de ma part ! Et à partir du moment où j’ai pu y accéder, vers quatre ou cinq ans, il est clair qu’elle n’a plus pu y toucher ! J’ai vraiment été pour elle un petit frère tout à fait détestable.

Album Sylvie Carbonel joue MoussorgskyÀ Saint-Mandé, j’ai eu des cours de musique imposés, qui faisaient partie de ce qu’ils estimaient être le programme normal pour des aveugles et qui incluaient le piano. Et il s’agissait évidemment de musique classique. Tellement classique d’ailleurs que, surpris un jour par une surveillante à jouer du blues au piano, j’ai été dénoncé à la prof’ de musique qui m’avait « collé » pour cela ! À la suite de quoi je suis rentré à la maison en pleurs, disant « Papa, je ne veux plus jamais prendre de cours de musique ! », ce qu’il m’a accordé contre toute attente, cette dispense faisant ensuite encore plus jaser sur mon compte dans l’institution, car décidée sans aucune concertation avec les professeurs.

J’ai pu prendre par la suite des cours particuliers avec une très bonne pianiste classique, Sylvie Carbonel, qui m’a permis d’acquérir une certaine technique. Malheureusement je faisais à l’époque un rejet radical de la musique classique, malgré tous ses efforts pour me proposer des pièces plus intéressantes les unes que les autres. Elle fait malheureusement partie, aussi, de ces rencontres que j’ai pu faire de gens de grande qualité dont je n’ai pas su profiter autant que je l’aurais pu.


Rencontre de compositeurs classiques.

Mon père m’avait ainsi présenté à Max Deutsch, compositeur classique issu de l’Europe de l’est, élève d’Arnold Schönberg et admirateur de Johannes Brahms et Gustav Mahler, mais également compositeur de musiques de films… Il ressemblait à un autre personnage dont je connais bien le fils et qui s’appelait Norbert Glanzberg, qui associait aussi la composition de musique classique à la composition de musiques de films et de chansons dont certains des plus grands succès d’Édith Piaf, Yves Montand, Pétula Clark ou Dalida.


Le choc de la musique électronique.

Malheureusement, à l’époque, je venais de découvrir la musique électronique de Pierre Henry, et également des Soft Machine que j’avais pu entendre à l’occasion de vacances à Saint-Tropez en 1967, dans un de leurs « happenings » devenus cultes et dont il est question dans leur biographie sur Wikipédia (mes parents naviguaient alors dans la jet-set locale).

Album Pierre Henry Messe pour le temps présentAvec Pierre Henry et le disque Messe pour le Temps Présent qu’on m’avait offert peu avant (ici le lien vers le titre culte de cet album : Psyché Rock)

Premier magnéto-cassettes Philips (cc mib18)

Premier magnéto-cassettes Philips EL3302 (cc mib18)

, c’est la principale influence qui m’a orienté vers la musique électronique, au-delà du jazz de Thélonious Monk qui m’avait accaparé jusque-là.

C’est à cette époque que j’ai commencé à enregistrer des bruits de chasse d’eau avec mon mini-K7, je jouais du piano en me mettant le micro dans la bouche pour obtenir des effets « talk-box » sans savoir que des solutions commerciales existaient déjà. On entendait beaucoup plus les bruits de dents et les raclements de gorge que le piano filtré mais c’étaient mes premiers essais. J’enregistrais alors des trucs à la radio, que je mélangeais… je ne dois plus avoir une seule cassette de tout cela, malheureusement.


Première séance.

Juste avant de passer le bac, donc encore lycéen, j’ai fait ma première séance d’enregistrement en studio pour accompagner Éric Estève, qui avait fait partie de la première équipe Starmania et qui m’avait été présenté par Véronique Sanson, que j’avais elle-même rencontré via une monitrice de ski à Verviers, en Suisse. On avait Dominique Blanc-Francard comme ingénieur du son et cela se passait à Aquarium : on se souvient bien du détail des premières fois !