Prosper Niang et ma découverte des musiques africaines

Un homme, m’a ouvert un jour toutes les portes de l’Afrique de l’Ouest, et cet homme s’appelait Prosper Niang. Il était batteur et fondateur du groupe avec lequel j’ai beaucoup joué : XALAM.

Tout a commencé ainsi : je me suis retrouvé un jour de 1983, dans le cadre d’un festival à l’hippodrome de Pantin, à écouter ce groupe que je ne connaissais pas, et qui m’a interpellé immédiatement par un curieux mélange de musique sénégalaise et de jazz (à l’époque il comprenait trombone, saxophone, clavier, guitare, basse batterie et une belle section de percussions). Je suis saisi par cette musique mais je ne sais absolument pas comment les rencontrer : l’endroit est gigantesque, je suis avec des amis, sans possibilité d’aller en coulisses…

Donc, rien ne se passe ce jour-là, mais j’en parle autour de moi, et je tombe par hasard, en studio, sur un ami guitariste, Alain Agbo (avec qui on peut d’ailleurs me voir jouer sur YouTube dans ce lien). Il le connaissait très bien, et il me donne son numéro de téléphone. Le soir même je l’appelle et il me répond avec cette voix cassée et ténue, qui contrastait avec le colosse qu’il était, mais qui démontrait bien qu’un vrai chef n’a pas besoin d’élever la voix.

Je me présente, je lui dis que je suis Jean-Philippe Rykiel, que je joue des synthétiseurs, …et je ne peux pas finir ma phrase : il m’interrompt en s’exclamant « mais mon frère, je te connais, j’ai même ton premier album », ce qui représentait un exploit étant donné le caractère ultra-confidentiel de ce vinyle sorti en 1982. Il appréciait ma musique et notre première conversation téléphonique a duré une bonne heure. Le lendemain il était chez moi avec des disques, des cassettes, des enregistrements de Doudou N’dyaye Rose qui était inconnu à l’époque… et on ne s’est plus quitté, pratiquement jusqu’à son décès.

Tout de suite, sur la base de son métier de batteur, et sans que je lui demande quoi que ce soit, Prosper m’a donné les clés de la musique sénégalaise, de ses rythmes et de leur compréhension, surtout le Sabar, qui est un des rythmes fondateurs au Sénégal, il m’a expliqué une chose que je soupçonnais mais qui, dans la musique sénégalaise, est une évidence et qui constitue une différence fondamentale avec les musiques occidentales pour presque toutes les musiques d’Afrique, c’est que le temps fort n’est jamais accentué : il est suggéré.

Il m’a fait écouter des enregistrements de Doudou N’dyaye Rose (entre autres), en me disant : « voilà, le temps fort tu ne l’entends pas mais il est là ! » en m’indiquant sa position en tapant des mains, et il se retrouvait, en fait, soit dans des silences, soit par des coups très faibles joués parfois aussi sur les temps forts, mais dont la logique était impossible à comprendre sans la clé de décodage.

Le décès, tout récent, de Doudou N’Dyaye Rose m’amène à vous proposer, pour illustrer l’originalité de ses rythmes et en son souvenir, un lien vers une vidéo sur YouTube qui montre la manière dont il conduit un grand ensemble rythmique, ainsi que vers un document plus intimiste, réalisé par mes soins en 2011 à l’occasion de son jubilé et qui se trouve en ligne sur ma page SoundCloud (profitez-en pour écouter les autres documents originaux qui s’y trouvent !). C’est la nature profonde des rythmes africains qui m’a été révélée par ces exemples et à travers le savoir faire de Prosper Niang.

Prosper a accepté de me faire découvrir musicalement l’Afrique en 1984, à l’occasion de mon troisième voyage sur ce continent. Nous avons passé une semaine à Dakar, et ça a été la folie parce que par son intermédiaire chaque soir je « faisais le bœuf » avec un musicien différent : un joueur de Cora dont je ne me souviens plus du nom (on n’est malheureusement pas restés en contact), Youssou N’Dour, bien sûr, qui était déjà très connu, Ismael Lô, et plein d’autres artistes à raison d’un par soir.

Prosper m’a ensuite fait l’honneur de m’intégrer à Xalam, et nous avons tourné ensemble, même après qu’il soit devenu très malade, avec quelques interruptions mais toujours ponctuées de retrouvailles. On peut écouter ci-contre un des titres, Nitou Tey, de l »album Xarit.

Prosper était la générosité incarnée, il avait consacré sa vie à partager et transmettre ce qu’il savait à quiconque avait les oreilles ouvertes. Il ne gardait rien pour lui, même pas ses amis qu’il aurait pourtant pu jalouser, et pour preuve, c’est à l’occasion d’une répétition qu’il me signale que Salif Keita est en train de travailler dans un autre studio et qu’il me propose de le rencontrer. Salif, à l’époque cherchait un arrangeur pour son nouvel album, Soro, et les choses se sont enchaînées d’une manière étonnante dont nous allons reparler dans la page qui lui est consacrée.