Salif Keita

C’est à l’occasion d’une répétition pour un prochain concert, que Prosper Niang m’avait signalé que Salif Keita était en train de travailler dans un studio voisin et qu’il m’avait proposé de le rencontrer. Salif, à l’époque cherchait un arrangeur pour son nouvel album, Soro, et les choses se sont enchaînées d’une manière un peu étonnante.

La première fois que Salif est venu chez moi, suite à cette rencontre, il est arrivé sans trop me connaître, ni méfiant ni confiant, dans une relation de travail en fait assez sobre. Il était accompagné de son percussionniste, qui restait très discret mais dont je sentais bien que, très imprégné des sources de la musique malienne (on dit « roots », racines), il restait très dubitatif sur ma participation à l’album. J’ai alors proposé à Salif, en lui donnant un micro, de l’enregistrer pour avoir un matériel de base sur lequel je pourrais travailler. Il était d’accord mais avait besoin d’un soutien rythmique et m’a demandé si je pouvais programmer une petite boîte à rythmes pour l’aider, en l’absence de guitare qu’il n’avait pas apportée ni d’instrument de percussion et devant mon incapacité, avant de l’avoir entendu, à savoir quoi jouer au piano qui pourrait lui servir.

Je me tourne donc vers le percussionniste pour lui demander s’il ne pourrait pas m’aider à programmer la boîte, toujours dans l’inconnu que j’étais, de ce dont Salif avait besoin. Il programme un petit truc sur la boîte qui tournait en boucle sur deux mesures avec le métronome. Il met en place simplement une charley et une caisse claire, puis pose un coup de grosse caisse sur le premier temps de la première mesure. Je m’intercale alors et insère d’autres coups de grosse caisse à certains endroits qui me semblent opportuns par mon expérience précédente avec Xalam. Il éclate de rire et me dit : « mais c’est ça ! mais tu as tout compris ! ».

La glace était brisée, on a enregistré trois chansons avec juste la boîte à rythmes et sa voix, puis ils sont repartis. J’ai ensuite pu travailler sur cette voix a capella, en bénéficiant du fait que Salif chantait avec une justesse imperturbable, même sans support. Comme il n’avait pas apporté de guitare je n’étais pas gêné par une harmonie parasite, et j’ai pu réaliser véritablement les arrangement que je pensais adaptés, et qui ont donné mes trois contributions à cet album, par ailleurs réalisé par François Bréant qui en avait arrangé trois autres. Ci-dessous deux des titres auxquels j’ai participé : Wamba et Cono.

Dommage qu’il y ait eu quelques problèmes relationnels entre François Bréant et moi-même, volonté de ma part de m’affirmer du haut de mes vingt-cinq ans contre l’autorité d’un réalisateur ayant fait ses preuves avec, entre autres, Bernard Lavilliers.

Car le ternaire du jazz n’est pas le ternaire africain, et cela s’est illustré à travers ce conflit riche d’enseignements sur le plan musical : il concernait les cuivres. Ils avaient recruté des « musiciens de studio » très sûrs d’eux mais jazzmen jusqu’au bout des ongles, donc incapables de comprendre (à l’époque) et d’accepter que leur ternaire américain n’avait rien à voir avec le ternaire africain… La maquette que j’avais faite avec mes machines était évidemment bien moins vivante au niveau des timbres, mais beaucoup plus juste au niveau de la mise en place. Rien n’y a fait, l’opinion du tout jeune que j’étais ne valait pas grand chose face à l’autorité de personnalités établies. Il n’empêche qu’aujourd’hui encore, et peut-être surtout compte tenu de la diffusion beaucoup plus large des rythmes africains de nos jours, on pourrait noter cette différence de mise en place entre la version enregistrée par des jazzmen sûrs d’eux, et mes pauvres maquettes imbibées de Sénégal.

J’ai revu certains de ces musiciens qui on fait beaucoup de progrès depuis, mais chut, le droit d’ainesse existe aussi dans notre domaine…